2012/Generation Prog Records
« Ouch... » (« Aïe... » pour les non-initiés à la langue de Sir Alex, Sir Robbie ou Sir Sourire (?)
Telle a été ma première réaction à l'approche de cette chronique, non pas en découvrant les influences d'Effloresce (Dream Theater, Opeth, Epica, Porcupine Tree, le prog des 70's) mais plutôt à la lecture de la mention « Female-fronted ». Loin de moi l'idée de déplorer la présence d'une femme au chant, bien au contraire, mais il y a bien longtemps que je n'ai apprécié ni même pris la peine d'écouter du métal (traditionnel, s'entend) avec chant lyrique féminin, peut-être bien depuis le Wishmaster de Nightwish... Autant dire depuis des lustres ! Hors, c'est bien de cela qu'il semble s'agir d'après la bio et lorsque retentissent les premières mesures de "Crib". La musique du quintette allemand est par ailleurs bien torchée, clavier accueillant, rythmiques enlevées, solo clinquant, super son, c'est décidé, ce ne sont pas nos vieux démons qui vont nous empêcher de nous appesantir sur cet album et de lui laisser la chance de s'exprimer. En fait, sur la suite, ce sont précisément de vieux démons que l'on aimerait croiser ici et là, un peu de vice, d'agressivité, de folie. Coup de chance, le morceau qui emboîte le pas aux huit minutes (!) de "Crib" nous permet de découvrir -déjà- une nouvelle facette de la musique du groupe : après un riff inaugural plutôt vicieux digne d'un Morgul, le tempo s'accélère et on a le bonheur d'entendre des plans qui auraient pu figurer sur un skeud de Carcass époque Swansong ou sur un Arch Enemy. On jette dès lors un regard un peu plus bienveillant sur l'apport de la voix cristalline de Nicki, et notre patience se retrouve instantanément récompensée : après un passage clairement dreamthéatral, nos tympans ont la surprise d'être pris d'assaut par des hurlements maléfiques, qui confèrent un aspect « horrifique » au heavy des allemands (on nage en plein Arcturus, si vous voulez), et ils passent même de la surprise à la stupéfaction quand ces cris sont suivis d'un riff parfaitement barré, aussi bref (malheureusement) qu'inattendu. Un peu plus tard (oui oui, toujours dans le même morceau... Douze minutes au garrot quand même!), c'est de la flûte qui viendra nous indiquer la sortie, avant qu'un plan de guitares/clavier onirique puis la voix (apaisée) de la maîtresse de maison ne nous raccompagne définitivement, sous la garde rapprochée de son cerbère (le riff à la Morgul). Intro/outro malsaines, grattes incisives, screaming vocals, plan barré, flûte du meilleur effet, aucun doute, c'est pour ce Effloresce-là qu'on vote, même si les amateurs de métal acéré trouveront certainement le temps long, les parties classiques dominant assez largement les parties atypiques au moment du décompte. Intrigué, on vérifie quand même si on n'a pas omis deux ou trois détails sur la bio du groupe, et bien nous en prend, puisque ce sont des références à Dan Swanö (producteur) et à Morningrise d'Opeth (album produit par le cultissime frontman d'Edge of Sanity et instigateur de pléthore de projets) que l'on retrouve en cherchant mieux. Engageant, donc. Sans plus attendre, on retourne à nos moutons, c'est parti pour le troisième morceau de Coma Ghosts ; on ne cache pas notre appréhension pour la durée de celui-ci (ce sera neuf minutes) ni notre impatience à savoir à quelle sauce on va être mangé cette fois (« épicée, la sauce, pleaaase Monsieur Jeff Loresce! »)
Pour le coup, nous ne serons au final pas beaucoup plus avancés, étant donné que "Pavement Canvas" coupe un peu la poire en deux, faisant cohabiter des plans heavy peu offensifs et des hommages plus marqués au death mélo (où l'on reparle d'Arch Enemy, la ressemblance avec Angela Gossow étant frappante).
Dans le langage d'Effloresce, un morceau de trois minutes s'appelle une transition. C'est ainsi "Undercoat" et son agréable mélodie guitaristique qui se chargent d'assurer celle-ci, en prélude aux sept minutes réglementaires de "Swimming Through Deserts" et aux seize (!) clôturant Coma Ghosts ("Shuteye Wanderer"). Le premier s'avère tout ce qu'il y a de plus calme et planant, avec un indéniable côté Gathering (registre qui rallie beaucoup plus les suffrages de votre serviteur pour ce qui est de l'utilisation de ce que l'on entend généralement par « voix féminine ») ; le second se veut un melting-pot de ce qui a été présenté jusque-là, au sein duquel on retrouve chaque point marquant évoqué précédemment, du chant clair à la flûte, des cris aux passages planants, en passant par les accélérations déterminées (fort réussies d'ailleurs, écoutez-moi doncces grattes après le passage des dix premières minutes syndicales...)
Bref... A l'heure des comptes, on ne sait plus trop sur quel pied danser, comme a coutume de dire mon cousin mille-pattes. D'un côté, Effloresce a su nous démontrer son aptitude à composer des chansons dignes d'intérêt dans une gamme de styles plutôt large, de l'autre, il a à mon sens également réussi à pondre une galette en forme de patchwork qui saura déconcerter avec une grande facilité tout amateur d'album compact, à la cohérence évidente, et encore plus tout afficionado de schémas rassurants couplets-refrains. Plus gênant peut-être, le côté déstructuré des morceaux, aucunement dérangeant au demeurant (en tous cas pas chez Yargla!), n'est pas forcément compensé par un intérêt constant auquel est censée contribuer chaque nouvelle partie, chaque nouveau plan, chaque nouvel emprunt à un style. Néanmoins, si les réserves émises au début de cette chronique à propos du heavy plutôt traditionnel porté par un chant féminin « classique » ne vous concernent pas, alors cet album est fait pour vous, car à chaque fois qu'il part explorer d'autres contrées, c'est une réussite.
Quoi qu'il en soit, le potentiel d'Effloresce est énorme et ce premier jet longue durée nous forcera sans l'ombre d'un doute à faire preuve de curiosité lorsque son successeur verra le jour. Il sera alors temps de ressortir ce vieil adage bien pratique qui mettra un terme aux stériles querelles de clocher : les goûts et les couleurs...