Avant d'avoir eu l'occasion de découvrir le premier jet d'Elvin Road, j'ai eu le plaisir de rencontrer Antoine, l'instigateur de cet ambitieux projet, aux abords de sa ville natale de Calais, pour ce qui restera comme la première interview live de Yargla. Et franchement, il y a de quoi être fier et honoré d'un tel baptème du feu, car Elvin Road vaut vraiment le détour et risque fort de faire parler de lui... Voici donc le compte-rendu de cet entretien de 3h, construit non sans mal tant mon interlocuteur s'est montré prolixe, que dis-je, intarissable à propos de son bébé, et ce dans de multiples directions. Antoine, Mr Elvin Road, est originaire de notre cher Pas-de-Calais puis a passé une vingtaine d'années en Ardèche, trois à lyon avant de s'installer dans la capitale où il réside depuis sept ans maintenant. Publicitaire de profession, ce mélomane et cinéphile confirmé, à l'imagination encore plus voyageuse que lui, a bâti une impressionnante odyssée musicale, dont le but avoué est de satisfaire le besoin des humeurs de l'auditeur, ce qui explique une telle variété stylistique et un résultat si proche de la bande originale de film. Rapidement, la discussion se fixe -si tant est qu'elle se soit réellement fixée sur un sujet à un moment ou à un autre- sur les influences d'Antoine.
Passage quasi-obligé pour les amateurs d'expérimentation et d'éclectisme forcené, Mr Bungle se retrouve immédiatement au centre des débats, et Antoine m'explique à quel point il a été marqué par ce groupe en général et par California en particulier. Selon lui, Elvin Road est brutal et onirique, comme l'univers de deux de ses principales égéries, Mr Bungle et David Lynch. Son projet, dont les aspects musicaux et cinématographiques s'avèrent indissociables, peut même être qualifié, de manière plus globale, du croisement -excitant sur le papier!- entre la monstrueuse progéniture de Mike Patton, dont nous vous rabattons les oreilles depuis le début (de l'interview mais aussi du zine), et une bande originale de film. Au fur et à mesure, Antoine cite également, outre les autres projets du leader légendaire de Faith no More (Peeping Tom notamment), les noms de Depeche Mode, Brian Eno, George Delerue, mais aussi d'autres monstres sacrés tels King Crimson, Dream Theater, Pink Floyd et Deep Purple, ou encore le fantastique tryptique At The Drive-In/Mars Volta/Sparta; n'oublions pas une dernière référence bien involontaire, celle qu'il a régulièrement entendue parmi les opinions reçues, mais qui n'a pas l'air de l'enchanter: Eric Serra. Toujours est-il que ce flot d'influences fait indubitablement rêver et que le résultat, comme j'ai pu déjà vous le dire à travers ma chronique, fait vraiment honneur à cette galerie de stars. Dernière chose à propos des diverses inspirations du géniteur d'Elvin Road: le côté années 50, que celui-ci affectionne (aussi!) particulièrement, a été retranscrit sur certains morceaux à l'aide d'une Stratocaster. Rien n'a été laissé au hasard et ce n'est pas la location ponctuelle d'un Mesa Boogie pour les parties métalliques qui viendra prouver le contraire! Pour rester sur le sujet de l'enregistrement du skeud, Antoine nous apprend également lors de cette sympathique entrevue qu'il avait repérée Léna, la demoiselle qui assure les superbes vocaux sur "Prophecy", à l'occasion d'un concert au cours duquel elle s'exprimait dans un registre beaucoup plus martial; lui l'a alors imaginée dans une perspective tout à fait différente, et l'expérience s'est avérée tout à fait concluante... Mr Elvin Road m'explique ensuite qu'ayant eu un prof de guitare lui laissant beaucoup de place pour l'improvisation, il a développé une oreille musicale affûtée, ce qui lui a permis de fonctionner très instinctivement pendant son expérience studio. Il est ainsi resté très cadré au niveau des structures mais tout en laissant, d'un autre côté, de la place aux "intervenants" (car Antoine reste le seul maître à bord) pour l'impro. Bref, il a, semble-t-il, réussi à se faire plaisir tout en maintenant une ligne directrice rigoureuse et disciplinée. Assailli (de plein gré rassurez-vous) par le flot de détails de mon interlocuteur d'un jour, j'ai parfois omis certains passages au sein de mes notes, pourtant déjà bien abondantes (je ne suis pas encore sur-équipé pour ce genre d'exercices, il va falloir que j'investisse!). C'est le cas pour les détails quant à l'identité des musiciens ayant participé au projet et leur rôle précis; sachez seulement qu'Antoine n'a, là non plus, rien négligé, et qu'il s'est attaché les services d'excellents zikos, qui comptent parmi ses amis d'ailleurs [Antoine m'a éclairé depuis: pêle-mêle, les personnes concernées par cette collaboration font partie des groupes Jabberwock, Venitia et Pilot]. De toute façon, une écoute avertie -ou même distraite- d'Intersections suffit à constater par soi-même le niveau affiché, ainsi que le remarquable maturité artistique... Pour ce qui est de cette écoute, justement, Antoine m'explique qu'elle prend toute son envergure avec un casque, ce qui se comprend puisque l'ensemble se veut très cinématique et donc fourmillant de détails. Au niveau de la structure des morceaux, le contraste planant/rentre-dedans se dégage ouvertement, ainsi que celui entre les parties enjouées et celles plus sombres. Pas de doute possible, on se situe bel et bien dans une évocation plus vraie que nature des sentiments qui étreignent chacun d'entre nous au quotidien, la musique fait parfaitement ressentir cette sempiternelle alternance d'humeurs qui rend nos vies imprévisibles mais passionnantes. Le tout se déroule sans parole, respectant l'un des fils conducteurs de ce récit onirique: l'instinct! Les trois grandes lignes de cette oeuvre perfectionniste -un terme adéquat pour l'instigateur du projet comme pour ceux qui y ont participé- sont personnifiées par les trois premières plages: "Core" annonce le côté pêchu et rentre-dedans, "Parisian Refinery" les parties orchestrales et "Nightdrive" les directions plus électro. En ce qui concerne les détails plus pointus, on apprend par exemple que le batteur a, à un moment, joué un tempo bancal (pour les initiés: tempo 115 en alternant 112/118/112/118), boîteux en apparence, afin d'évoquer la démarche d'un zombie. Quand on vous dit que rien n'a été laissé au hasard...
Quant à la fin de l'album, elle est délibérément ouverte; en fidèle de David Lynch, Antoine a décidé que l'interprétation devait rester libre -aïe aïe aïe, rien que d'écrire cela, j'ai mes douleurs au crâne qui me reprennent en pensant à la fin de Mulholland Drive. L'objet lui-même est également très énigmatique, un gros soin sur l'esthétisme a été apporté, revendiquant cette fois-ci l'influence de Michael Mann. A cet égard, la cover, dont la typographie, très typée, est la même que celle utilisée pour les affiches de films aux Etats-Unis, mêle côté mystérieux et aspect old school dans le but avoué d'engendrer la curiosité. Et comment cet "Intersections" a-t-il été reçu, au fait? Eh bien, à l'instar de ce que nous venons de dire, c'est des USA que lui viennent les meilleurs échos. Ce qui est apparemment apprécié, c'est cette dualité élégance/mauvais garçon, et le fait de voir un français débarquer avec ce truc si... Américain. Je me rappelle avoir entendu parler du Japon également... Autre aspect intéressant: la différence de perception chez les garçons et les filles, qui n'ont pas forcément les mêmes préférences pour ce qui concerne les morceaux eux-mêmes. La gent féminine est, selon Antoine, plus touchée par la sensualité, la douceur, l'aspect progressif et émotionnel des plages, tandis que la gent masculine affectionne les références, les aspects cinématique, cérébral mais aussi parodique (de par les grosses ruptures au sein de certains morceaux). Enfin, nous avons parlé des projets d'Antoine et de l'avenir d'Elvin Road: le prochain album est attendu d'ici peu (entre 30 et 40 pistes ont déjà vu le jour, et parmi elles 5 ou 6 devraient trouver leur place sur le produit final) et quelques textes devraient faire leur apparition; en termes de promotion, une distribution mondiale est en prévision via les sites de téléchargement, avec une recherche de labels en parallèle, labels qui devraient, s'il existe une logique (?) dans le monde du business artistique, se battre pour signer Elvin Road. En attendant de trouver Intersections dans toutes les bonnes boulangeries, pour être celle ou celui qui fera découvrir ce bijou aux potes, n'hésitez pas à vous procurer cette passionnante musique par des moyens numériques (légaux bien sûr héhéhé). Et pour agrémenter votre trouvaille, vous pourrez épater vos amis en arguant que vous avez chopé "le chef-d'oeuvre musico-cinématographique d'un jeune artiste publicitaire dont le maître de stage dans ce dernier domaine a quand même co-écrit les paroles du Soldat Rose non mais!!!"
Oui je sais c'est long, mais ça le fait quand même...